par Bel Kerkhoff-Parnell
traduit depuis l’anglais par Bérénice Kafui Schramm
English I French
Le personnel est politique. Dans l’intimité d’une lettre à une amie, Bel Kerkhoff-Parnell parcourt avec tendresse le paysage de sa vie en explorant différents aspects de la condition noire, féminine et maternelle.
La Haye, octobre 2021
Chère Noémi,
Comment vas-tu? Cela fait un moment que tu m’as contactée pour la première fois au sujet de l’écriture de cet essai, et beaucoup de choses se sont passées depuis. Je repense à l’été 2020, où nous avons beaucoup discuté et échangé sur WhatsApp au sujet de notre frustration concernant la couverture médiatique du mouvement BLM [NdT: Black Lives Matter / La vie des Noir.x.e.s compte], et où tu exprimais à quel point il était important pour nous de créer nos propres récits. C’était bien sûr une idée fantastique, très en phase avec le cœur de notre vision en tant que membres de la European Race and Imagery Foundation (ERIF) et, avec le temps, cette idée a évolué pour devenir ce projet – une nouvelle série de publications en ligne intitulée: #BlackVoicesMatter [NdT: Les Voix Noires Comptent] – où tu m’as envoyé, ainsi qu’à d’autres, des pistes de discussions. Je te remercie pour la merveilleuse et réfléchie liste de sujets et de questions pour la série, et pour ta patience pendant que je méditais sur ces messages. Le fait de te répondre, par le biais de cette lettre, m’a vraiment aidée à organiser mes pensées sur la vie en général au cours des deux dernières années. C’est peut-être un peu cliché de dire que le processus d’écriture a été cathartique, mais il s’est vraiment révélé être un exercice m’apportant soulagement et réparation; les dimensions de collaboration et de soutien du projet m’ont particulièrement touchée, car ils font écho à mon engagement et mon respect accrus pour le féminisme Noir ancré dans la communauté, ainsi que pour une recherche et une praxis qui soient sources de vie.
2020-2021 : une politique de l’épuisement et du deuil
En janvier 2021, alors que je reprenais, après un congé maternité de six mois, mes activités de militantisme et de recherche antiracistes à ERIF, et mes fonctions rémunérées à l’université et dans le monde de l’édition aux Pays-Bas, mon esprit se sentait dépassé et encombré. Même si j’avais hâte de retravailler avec vous et de répondre rapidement à vos questions, il m’était difficile de formuler quelque réponse que ce soit. Comme tu le sais, j’ai des origines très diasporiques : ma mère et ma sœur sont au Royaume-Uni, mon père et mes frères sont aux États-Unis et je vis aux Pays-Bas avec mon mari et mes enfants néerlandais. Ainsi, alors que je me remémore certaines des émotions que j’ai ressenties lorsque je suis retournée au travail et que j’ai reçu ton appel pour contribuer à la série, il est important de noter qu’à cette époque je n’avais pas vu ma mère et ma sœur depuis un an. Cela faisait encore plus longtemps que je n’avais pas vu mon père ni mes frères. La pandémie du COVID-19, avec toutes ses subtilités, ses risques et ses restrictions, a généré un niveau élevé de stress et d’inquiétude dans la vie de la plupart des gens. Les dysfonctionnements typiques mis à part, dans les moments de grand stress et de traumatisme, nous cherchons le réconfort en gravitant vers ce qui nous est familier – la maison et les proches. Le COVID-19 a non seulement coûté de nombreuses vies mais, du fait de l’interdiction de voyager, la possibilité de trouver du réconfort auprès de nos proches – qu’ils·elles vivent près ou loin – a elle aussi disparu.
Avant 2020, je considérais comme allant de soi – et même célébrais – les distances géographiques qui me séparaient de ma famille. En janvier 2021, je n’avais jamais eu autant le mal du pays. Cela dit, les interdictions de voyager liées à la pandémie n’étaient pas les seules responsables de ce mal du pays. Fin mai 2020, j’ai entendu parler de l’histoire d’un Afro-Américain de Minneapolis, George Floyd. Il était très grand et, comme mon père et mes frères, il avait joué au basket au lycée. Il avait des enfants et des petits-enfants, et avait été un leader communautaire influent. Mais sa vie a été écourtée et ce moment a semblé changer la vie de tou·te·s celles et ceux qui m’entouraient.
Je ne sais pas ce qui m’a le plus mise en colère : la façon dont George Floyd a été tué ou le fait que George Floyd ait dû mourir pour que les gens commencent à prendre conscience du racisme pourtant flagrant qui les entoure. J’étais déjà furieuse et en deuil après les meurtres de Breonna Taylor et d’Ahmaud Arbery, et pour être honnête, de tant d’autres encore. La fascination morbide de certaines personnes et de certains médias pour les détails de la mort des Noir·e·s me rendait malade, et le fait que l’on applique deux poids deux mesures en recherchant la faute chez la victime sans vraiment interroger celle de(s) meurtrier(s) me mettait en rage. Mais surtout, j’avais eu envie de serrer tou·te·s mes proches dans mes bras et de leur dire que je les aime, que tout ira bien, de trouver un moyen de nous garder tou·te·s en sécurité et d’avoir une réponse pour mes propres enfants sur la raison pour laquelle le monde est ainsi fait.
Ainsi, la découverte d’une nouvelle exécution à caractère suprémaciste blanc d’un Afro-Américain fut très éprouvante. Je me sentais comme constamment exposée à la colère, au chagrin et au deuil. Je dois admettre qu’au départ, la réaction unifiée d’indignation, ainsi que la demande de changement, m’ont inspirée et m’ont donné un peu d’espoir – en particulier lorsque les appels à la justice se sont mondialisés, conduisant à une prise de conscience européenne en matière de racisme et de violences policières. Cependant, Chantelle Lewis nous rappelle la “violence symbolique causée par l’éveil des Blanc·he·s au racisme systémique” durant cette période, décrivant l’été 2020 comme un moment “épuisant, déroutant, effrayant et plein d’espoir tout à la fois”. Il n’est que trop vrai que cette réaction générale aux violences policières aux États-Unis est très tardive, et qu’elle n’aurait peut-être pas eu lieu si la moitié du monde n’avait pas été forcée à rester immobile, sur son téléphone, à attendre la fin de la crise sanitaire.
Cela peut sembler cynique, mais où sont les appels généralisés maintenant ? Une “fatigue” liée aux conversations autour de l’antiracisme – souvent disqualifié comme “wokisme” – semble déjà s’être installée, ce qui est décevant quoique peu surprenant. Par exemple, je repense à Keir Starmer (actuel leader du parti travailliste britannique) ayant réduit Black Lives Matter à un simple “moment”, et ayant rejetté les appels au définancement de la police [NdT: en sus d’être la traduction littérale de l’expression anglophone ‘defund the police’ utilisée par l’autrice, le ‘définancement de la police’ est une formulation que l’on retrouve au Québec et qui a semblé plus précise que celle utilisée en Europe francophone, à savoir ‘abolir la police’] et à lutter contre les violence policières, en distinguant le racisme au Royaume-Uni des problèmes similaires aux États-Unis. Et c’était seulement quelques semaines après que Starmer ait participé à une séance photo où il a posé, de manière perfomative, le genou à terre. Par ailleurs, Luc Sels de l’université catholique de Louvain (KU Leuven) en Belgique a ouvert l’année académique 2021-2022 en mettant en garde contre “la cancel culture et les mouvements woke“, laissant même entendre que de telles positions dans l’enseignement et la recherche ne seraient pas tolérées. Le même Sels et la même université ont ensuite organisé, un mois plus tard seulement, un événement en l’honneur de la manifestation “Black Power” de 1968 des olympiens Tommie Smith et John Carlos. Il est frustrant de constater que ces exemples illustrent ce que nous avons toujours su : les pouvoirs en place sont suffisamment à l’aise pour faire un doigt d’honneur aux événements et structures racistes aux États-Unis. Par contre, des dirigeants tels que Starmer et Sels ne sont pas prêts à s’attaquer à nos propres problèmes européens de profilage racial, de violences raciste et policières, et critiquent même haut et fort celles et ceux d’entre nous qui travaillons en ce sens. Depuis que je me suis impliquée dans le militantisme et les études antiracistes, j’ai ainsi découvert qu’attirer l’attention sur la discrimination et le racisme au Royaume-Uni (et maintenant aux Pays-Bas) était un immense défi.
Les enfants et la police
Un jour de l’été 2020, je suis allée chercher mon fils à la garderie. Au croisement devant l’établissement, un accident de la route mortel venait d’avoir lieu et la police était en train de boucler la zone. Si la circulation avait été évidemment détournée, cela voulait aussi dire que les piétons ne pouvaient plus traverser la route facilement. J’ai soudain ressenti une étrange vague de panique à l’idée de traverser la route devant la police, si près de la zone bouclée, et d’attirer l’attention sur moi et d’être probablement interrogée. J’ai envisagé de remonter la rue dans l’autre direction pour traverser ailleurs, mais je ne voulais pas être en retard pour récupérer mon fils. Finalement, un groupe de personnes (blanches) a commencé à traverser la rue, si bien que je leur ai emboîté le pas et… il ne s’est rien passé. J’ai récupéré mon fils, nous sommes rentrés à la maison et avons passé un bel après-midi. Je n’avais pas conscience de l’impact qu’avaient sur moi les nouvelles régulières de harcèlement et de violence commise par la police contre des Noir·e·s, ayant eu la chance de n’avoir pratiquement aucune interaction avec eux. C’est donc la première fois que j’ai réalisé que je vivais avec une angoisse profonde vis à vis de la police, et cette angoisse pouvait refaire surface à tout moment. Je n’aurais pas dû être surprise du fait que j’aie repoussé mes propres émotions si loin sous la surface, étant donné la fréquence à laquelle nous sommes confronté·e·s au déni des autres en matière de racisme.
Après cette non-rencontre, j’ai repensé à une brève interaction que j’avais eue avec la police lorsque j’étais enfant et que je rendais visite à ma famille en Alabama. J’étais en voiture avec ma cousine Darlene qui était au volant lorsque la police lui demanda de s’arrêter. Sur le coup, son interaction avec l’officier de police m’était apparue assez banale. Cependant, dès que nous arrivâmes chez ma tante, les adultes se mirent à discuter frénétiquement de l’incident, me montrant – à un très jeune âge – que toute forme de contact avec la police était une affaire sérieuse. Du reste, parce que j’ai été témoin de cet événement à un si jeune âge, je n’ai jamais été à l’aise avec l’attention qui est en général disproportionnellement accordée aux violences policières commises envers les hommes Noirs cis-het, par rapport à celles subies par les femmes (trans), les personnes non binaires, ainsi que les enfants Noir·e·x·s ! Malgré la montagne de données statistiques et d’observations issues des sciences sociales qui nous montrent comment l’ensemble des Afrodescendant·e·s sont déshumanisé·e·s puis violenté·e·s, nous avons tendance, au sein même de nos communautés, à négliger les problématiques affectant les femmes et les enfants, les considérant comme moins importantes ou moins urgentes. Enracinée dans l’âgisme et le sexisme, cette asymétrie d’attention est un phénomène qu’il me tient de plus en plus à cœur de mieux comprendre et d’explorer, en particulier depuis notre première conférence ERIF Returning the Gaze: Blackface in Europe. Ce que j’en ai retiré de plus important est l’insistance dont font preuve les parents, les gardien·ne·s et les enseignant·e·s sur le besoin qu’ont les enfants d’être non seulement conscientisé·e·s en matière de sociopolitique de la racialisation, mais qu’elles et ils soient assez résilient·e·s pour s’intéresser de manière critique à ce sujet, comme le montre le magnifique travail mené par Ancestors UnKnown. J’estime donc qu’il est de plus en plus crucial d’investir dans des stratégies et des cadres de travail intersectionnels pouvant orienter les enfants en matière d’éducation critique à la question du traitement de la race dans les médias.
Maternité et antiracisme
Tu m’as demandé comment le fait d’être mère informait mon antiracisme. Depuis que je suis devenue mère il y a quelques années, j’ai non seulement réfléchi à la manière d’aider nos enfants à interroger et à faire sens du racisme, mais j’ai également passé plus de temps à suivre le discours critique s’intéressant à la manière dont les personnes Noires enceintes (PNE) et leurs bébés à naître, ou déjà nés, sont traité·e·s au Royaume-Uni et aux Pays-Bas. Les vies des PNE et de leurs bébés sont mises en danger à des taux alarmants du fait de la discrimination raciste qui existe dans les soins de santé, comme cela a été discuté en 2019 dans l’émission Woman’s Hour de la BBC Radio 4, ou comme cela a été décrit en détail par la sage-femme néerlandaise Pia Sophia pour Dipsaus, et comme cela a été relaté par Black Ballad tout au long de sa série aux commandes éditoriales du Huffington Post UK. J’ai été choquée d’apprendre que les PNE ont, par exemple, quatre fois plus de chance de mourir en couches, et d’écouter de nombreuses histoires de comportements discriminatoires flagrants de la part des professionnel·le·s de santé. Les recherches d’Alana Helberg-Proctor ont montré que le racisme dans la médecine néerlandaise, qu’il soit délibéré ou non, n’en est pas moins pernicieux, c’est-à-dire que les victimes peuvent ne se rendre compte qu’après coup qu’elles sont visées, et c’est un constat dans lequel je me retrouve.
En outre, j’ai vécu d’autres expériences ces dernières années qui illustrent comment, au-delà des soins de santé à proprement parler, j’ai souffert d’un manque de prise en charge dans les cercles professionnels et sociaux où j’évolue. J’ai été témoin du fait que les PNE et parents postnatals n’ont toujours pas la possibilité de se reposer, de s’adapter et de prendre soin d’elles et eux dans les mois – voire les semaines – qui suivent l’accouchement. J’ai eu à faire le constat douloureux que tout le monde ou presque attendait de moi que je sois immédiatement disponible sur le plan professionnel. Dans un cas en particulier, un·e ancien·ne collègue qui savait que la date de mon accouchement approchait m’a demandé de contribuer à un projet non rémunéré qui aurait lieu quelques semaines seulement après mon accouchement. Dans un autre cas, un·e collègue m’a appelée pendant mon congé maternité et a exigé de discuter d’un sujet lié au travail, même après que je lui ai rappelé que j’étais en congé et que – à ce moment précis – je m’occupais de mon bébé. La personne a insisté pour que je prenne quand même son appel. Plus généralement, il m’est arrivé d’assister à des conférences en étant enceinte jusqu’aux dents et forcée de participer à des activités de plusieurs heures, debout et sans pause. Et à mon retour au travail, j’ai constaté qu’il y avait très peu de compassion dans la plupart des espaces professionnels pour les parents qui souhaitent allaiter ou tirer leur lait. Ces exemples sont liés à la notion courante – et déshumanisante – de la “femme Noire forte”. Ironiquement, et parce qu’elle est erronée, la notion de résilience et d’endurance des Noir·e·s nous rend en fait, nous les PNE, beaucoup plus vulnérables durant nos grossesses, lorsque nous donnons naissance et que nous nous occupons de nos enfants.
Faire sens et faire face au racisme dans l’éducation
Il a été en outre effrayant de réaliser à quel point le racisme reste profondément ancré dans les écoles, non seulement en termes de discipline, mais aussi de notation et d’orientation dans le secondaire – en particulier aux Pays-Bas. C’est une situation dont nous essayons actuellement, en tant que famille, de faire sens et à travers laquelle nous essayons, avec délicatesse, de guider notre fils.
En tant que mère, je suis encore en train de comprendre comment en faire sens et comment correctement guider mes enfants. J’ai beaucoup réfléchi et écrit ces derniers temps sur la façon dont je peux élever mes deux enfants pour qu’ils soient conscients de leur exposition à différentes formes de menaces racistes (par exemple, la discrimination par les enseignant·e·s ou l’intimidation par d’autres enfants), tout en continuant de mener une vie remplie de joie et de confiance en soi. Je ne veux pas que mes enfants soient entravé·e·s par la nécessité de se comporter d’une manière spécifique dans les cadres institutionnels; je ne souhaite pas les exposer à la politique de la respectabilité. J’aimerais qu’ils puissent simplement profiter de leur éducation, explorer différents centres d’intérêt, talents et compétences et ne pas avoir peur de faire des erreurs ou se sentir obligé·e·s d’être surperformant·e·s. Ce sont là quelques-unes des préoccupations dont j’aurais aimé qu’on me protège dans ma propre enfance. Néanmoins, le fait que les enfants de couleur soient profilé·e·s dans la rue et en classe sur la base d’idées stéréotypiques sur les Noir·e·s est un risque réel. Je fais de mon mieux pour trouver le juste équilibre en expliquant, surtout à mon enfant le plus âgé, comment iel pourrait être perçu·e dans le monde et comment iel peut s’y retrouver, tout en faisant en sorte qu’iel n’en développe pas trop de complexes. Cette tension est quelque chose dont j’ai beaucoup entendu parler au fil des ans, alors que je m’impliquais de plus en plus dans la recherche et le militantisme antiracistes, notamment lors de mon travail de terrain sur les célébrations de Sinterklaas aux Pays-Bas et lors de l’organisation de notre conférence de 2014. Je repense souvent aux interventions que Kahya Engler (reprises dans la conversation que nous avons publiée avec elle et Darren Chetty) et Joana Rubin ont faites en tant que mères. Cela dit, très honnêtement, et même si j’organisais des événements spécifiquement pour et avec les parents, il m’était impossible de vraiment comprendre ce que les parents essayaient de dire avant que je devienne moi-même mère ! Par exemple, dans mon livre à paraître sur comment faire sens et faire face au racisme en tant que parent, j’aborde le festival de Sinterklaas et le fait d’y prendre part en famille. Avant de devenir parent, il était très facile pour moi de critiquer les parents qui n’aimaient pas cette fête mais qui permettaient à leurs enfants d’y participer afin qu’ils ne se sentent pas “exclu·e·s” à l’école. Je trouvais ce comportement lâche et mon mari et moi-même avions juré que nous ne ferions jamais pareil. Mais tenir son enfant à l’écart de quelque chose que tout le monde ou presque fait n’est pas aussi facile qu’on le pense.
Inspirations pour penser et pratiquer la libération
Cet essai aurait pu être beaucoup plus long ! Mais cela fait déjà plusieurs mois que j’ai promis de revenir vers toi alors je vais conclure en répondant à ta dernière question sur mes inspirations actuelles pour “actualiser la longue tradition de la lutte libératoire et anticoloniale des Noir·e·s”. En ce moment, je reviens de plus en plus à Imperial Persuaders d’Anandi Ramamurthy, où elle explique comment les catégories coloniales qui façonnent toujours nos identités ont été formées à travers le prisme du commerce et de la publicité. Cet ouvrage est une source d’inspiration, surtout en cette période de l’année où les corps des Noir·e·s sont rendus encore plus consommables que d’habitude avec la fête de Sinterklaas aux Pays-Bas, où des hommes et des femmes adultes paradent en blackface [NdT: grimé·e·s en personne Noire]. Les travaux de Ramamurthy ont été une lecture essentielle pour moi afin de développer notre recherche en cours sur Sinterklaas, dans laquelle nous faisons la chronique et analysons l’évolution chaque année de Zwarte Piet, la caricature “blackface”, dans la publicité et sur les emballages néerlandais·es. Compte tenu de l’impact psychologique que la conduite de cette recherche au cours de la dernière décennie a eu sur moi, ton travail sur les récits de vulnérabilité des Noir·e·s et la manière dont ils peuvent révéler les blessures causées par le racisme revêt une importance toute particulière pour moi. J’aime aussi le dialogue implicite entre ton article de Darkmatter et un article récent de Francesca Sobande et Jaleesa Renee Wells, en ce que les deux textes traitent avec beaucoup de délicatesse de la solitude des femmes Noires dans le milieu universitaire et du besoin y relatif de communauté et de partenariats qui transparaissent non seulement dans la production de connaissances, mais aussi dans des systèmes de soutien bien réels.
L’enchevêtrement magistral que Gloria Wekker fait de la fragilité et du privilège dans son livre White Innocence fournit un cadre théorique à mon projet de livre. Outre les observations thématiques importantes qu’elle y fait, j’ai découvert à sa lecture que sa méthodologie dite du “glanage” est une approche que j’ai souvent utilisée sans m’en rendre compte (par exemple, l’analyse de discours critique traditionnelle appliquée à diverses formes de médias de la culture populaire considérés comme des artefacts matériels). Cela m’a fait prendre conscience que nos méthodologies – souvent qualifiées à tort d’indisciplinées par les milieux universitaires dominants – s’inscrivent en fait dans une longue et vaste tradition de pratique et de recherche féministes Noires. À cette fin, l’inépuisable essai d’Audre Lorde intitulé “The Transformation of Silence into Language and Action” [NdT: La transformation du silence en langage et en action] est un de ces textes auxquels je reviens dans les moments de procrastination. J’en entends le refrain simple et clair : “Votre silence ne vous protégera pas”, non seulement comme un avertissement de celles et ceux qui nous ont précédé·e·s, mais aussi comme une vérité que nous devrions intégrer dans notre propre travail afin de la transmettre à celles et ceux qui nous suivent.
Et de fait, l’initiation de notre collectif ERIF repose depuis le début sur deux questions que Lorde elle-même pose dans cet essai : “Quels mots n’avez-vous pas encore ? Qu’avez-vous besoin de dire ?” J’ai plus que jamais le sentiment que face au risque accru de marginalisation et de mise sous silence, nous devons continuer à poser ces questions, non seulement entre nous, mais aussi à celles et ceux qui se tourneraient vers nous pour s’orienter
Avec toute mon affection et en solidarité,
Bel

